Passage des heures

de Fernando Pessoa

 

 

créé et interprété par
Marie Lopès

 

 

 

 

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Sentir de toutes les manières

 

“Sentir de toutes les manières
Vivre de toutes les façons
Être la même chose de toutes les façons possibles en même temps,
Réaliser en soi toute l’humanité de tous les moments
En un seul moment diffus, profus, total et lointain.”


Tel est le programme fixé par Alvaro de Campos alias Pessoa dans ce Passage des heures qui coure vers le monde autant que vers ses espaces
intérieurs. Une course effrenée, solaire, vitale, en quête d’excès, de sensations exacerbées. Une marche lyrique ponctuée d’exclamations,
d’onomatopées, de débordements furieux, dans l’exaltation d’un souffle ou d’un envol.


Long poème écrit en 1916, sous-titré “ ode sensationniste”, Pessoa y affirme une dynamique, une puissance en surchauffe à la fois intellectuelle,
physique et émotionnelle. Mais celle-ci est canalisée, sublimée par une puissance équivalente de construction et de développement ordonné de la
conscience. D’un seul geste, il met ainsi toutes les forces à sa disposition pour embraser, embrasser l’humanité et l’univers tout entier.

 

 

Mise en espace : La voi(e)x des sens

 

En costume sobre noir et blanc, Marie Lopes prend le parti pris du texte, de la matière du texte, du souffle, du son et de la pulsation des mots. Les mots sont le combustible.


Dire Pessoa, c’est élancer le verbe à la verticale, c’est dire l’incendie qui crépite, roule, explose pour mieux éclairer, irradier, illuminer le mystère…
Avec une voix multiple qui est à la fois chair et esprit, qui se métamorphose, elle se fraye un passage vers la conscience de soi et du monde, vers un ailleurs en devenir, vers un désir toujours plus grand d’être.


La voix se fait trait d’union entre la chair et la parole, entre le quotidien et le rêve, dans une turbulence, un cataclysme, une éruption de couleurs où tour à tour, l’amour, la joie, le désespoir et le tragique se fondent, s’éclipsent puis se télescopent.

 

 

Pessoa-Alvaro de Campos

 

La vie de Pessoa est à la fois simple et complexe, entremêlée et indissociable de ses fameux hétéronymes. Lui, le pâle employé de maison de commerce à la vie monotone et obscure. Le solitaire, le voyageur immobile, l’exilé de lui-même. Et Eux, pures fictions, plus vivantes que la vie, plus réelles que le bois de la table sur laquelle l’auteur écrivait, que le papier — rangé dans une malle de voyage — où s’alignait sans ratures les mots de ses voix intérieures…


Né à Lisbonne en 1888, il y est mort en 1935. Ayant vécu une partie de son enfance en Afrique du Sud, il revient en 1905 et ne quittera plus le Portugal.
La statue qui le représente figé à jamais à une table de café au coeur du vieux Lisbonne dit-elle que le présent, le passé et le futur ne sont que le Moment ? À quelques pas de là, le port et l’estuaire du Tage ouvrent Lisbonne aux vents du large : vers l’au-delà d’un autre océan…


Son hétéronyme : « Alvaro de Campos, fils des mers, des ports et des grandes capitales de l’Occident à son crépuscule, a l’allure d’un avant-gardiste des première années du siècle ; il y fait preuve d’une muflerie géniale et névrotique ; avec un esprit turbulent et mystificateur comme le sien, Pessoa, Caeiro et Soares seraient morts de honte. Il tourne son regard vers l’Indéfini du voyage : et dans l’Indéfini il découvre le visage terrible de l’Infini. Alors que Caeiro exaltait la concentration, Alvaro de Campos n’est qu’expansion, dilatation illimitée, jusqu’à ce que ses poumons deviennent aussi vastes que l’univers. La nature, pour lui, est un seul flux, une seule vitalité, un seul tout […]. Le poète se fond et se perd dans les choses, il les embrasse toutes, il déchaine sa propre furie imaginative, il exulte, il déborde, il se dissipe dans la nuit, il se multiplie en cent figures diverses, il boit “la vie d’un trait“, il étreint les arbres et les fleurs, il s’abreuve aux mers, pareil à Faust. Mais il ne peut se fondre dans l’Un-Tout que s’il offense et est offensé, que s’il viole et est violé ; et il se dissout dans la dispersion unanime de la mort. »


Pietro Citati, L’Infini de Fernando Pessoa, in Europe n° 710-711, juin-juillet 1988, p. 14-27 ).